Déclaration d’incandescence

21eme siècle : soyons les fous !
Etat d’urgence de la créativité

 

D’un côté la culture des élites, la quête du « beau » dans les grands musées, les opéras ou les théâtres nationaux… où la critique sociale et la pensée politique sont au mieux poliment contenues, le plus souvent radieusement inexistantes. De l’autre, la culture « mainstream », la culture du divertissement où les grands médias rivalisent de génie pour donner le temps de cerveau des masses populaires en offrande au matraquage publicitaire glorifiant la consommation perpétuelle.

Ainsi les seigneurs du 21eme siècle s’engraissent au-delà de l’obcène pendant que le plus grand nombre contribue activement et de son propre gré, par ses gestes et ses achats, à son propre asservissement, à la destruction de l’environnement, au pillage des ressources et des peuples « en développement » et à l’accroissement des inégalités où prennent racine les violences et les conflits.

Ainsi la « culture » dominante, si soigneusement apolitique… n’a jamais été aussi politique, autant mise au service du projet insatiable de l’oligarchie marchande fondé sur la perpétuation d’un monde profondément prédateur et profondément fragmenté, avec ses tempêtes financières, ses extrémismes, ses catastrophes environnementales, ses milliards d’humains privés d’eau, de soins et d’éducation. Sous le simulacre d’une démocratie réduite à la mise en spectacle de la désignation de ses représentants, le « monde développé » vit anesthésié par l’une des entreprises d’aliénation les plus sournoises et les plus dangereuses que l’Histoire ait produit.

Pourtant nous le sentons bien : nous sommes sur le point de basculer. Le monde est fini, le système naturel et humain est déséquilibré à grande échelle : nous sommes condamnés à apprendre à partager, ou bien à disparaître.

Dans les ruines des champs de bataille, au chevet des écosystèmes, dans les camps d’Occupy Wall Street, dans l’espoir ténu des salles de classes, des MJC ou des cafés associatifs, dans l’invention au quotidien de moyens solidaires et équitables de produire et consommer, nous sommes des millions à rentrer en résistance et à chercher à contre courant. L’indifférence assourdissante des politiques, que l’obsession électorale coupe de toute vision globale et de long terme, nous désempare ; l’orgie des marchands de profit champions du chacun pour soi nous écoeure ; le spectacle des médias crétinisants et uniformisants nous révulse.

« Je suis le fou » m’a envahi dans le tumulte de vingt années à courir le monde avec des inventeurs de solutions. La force de leurs engagements m’a vacciné contre le fatalisme, la culpabilité, la résignation, la tentation tragique d’accepter l’ordre dominant. Poète politique et anticonformiste, plus encore qu’engagé ou contestataire, les yeux plongés dans la beauté et la barbarie du monde je chante et crie l’urgence de le transformer : je chante l’urgence de s’aimer. Comment jouir de ce que l’art nous apporte de plus cher – la plus folle des libertés – sans prendre celle de rêver les rêves les plus fous pour l’humanité ?

Le rêve et l’utopie sont l’acte politique fondamental : ils nourrissent à la racine la possibilité de rendre un jour possible ce qui semble à jamais inaccessible. Ils ont toujours précédé ces moments rares où le cours de l’Histoire, quelle que soit l’ampleur des désastres dont l’aventure humaine ne cesse d’accompagner ses soubresauts, marque un tournant, un point de passage irreversible où l’humanité avance et la barbarie recule : la révolution française, l’abolition de l’esclavage, le vote des femmes, la libération des camps de concentration, la chute du mur de Berlin…

Quand donc en finirons-nous avec le délire du développement insoutenable et de l’usage de la force comme mode principal de résolution des conflits ? Quand donc réussira-t-on enfin à s’accorder sur cette évidence d’une si prodigieuse simplicité : l’unicité de la famille humaine sur sa planète fragile et irremplaçable ? Quand construira-t-on une communauté mondiale fondée sur une culture de paix, capable de faire projet par-delà ses différences et ses désaccords et de hisser l’intérêt commun au-dessus des gloutonneries particulières et des pulsions dominatrices ?

Et si la poésie… en revers à l’hyper culture du marketing-divertissement qui glorifie l’homme dans la quintessence de sa bêtise : violent, dominateur, sexiste, conquérant et bien sûr éperdument matérialiste… et si la poésie, la musique, le théâtre, les arts nous aidaient à penser autrement, renverser nos repères, mieux voir l’invisible, l’indicible, ce qui nous est le plus précieux, nous émancipe, nous relie et nous élève… ?

21eme siècle, soyons les fous ! Etat d’urgence de la créativité ! Jamais la nécessité d’une révolution des modes de pensée, d’une audace d’inventer en dehors des schémas dominants n’aura été aussi pressante. Débridons les imaginaires ! Tentons l’impossible ! Réveillons en sursaut ! Enflammons le désir d’oser et la rage d’agir !

D’où je viens

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